La chose la plus importante au monde

NEW YORK TURNS OUT TO OCCUPY WALL STREET: Labor unions and student walkouts brought tens of thousands to Foley Square on Oct. 5. After dusk, crowds filled lower Manhattan around Zuccotti Park, re-named Liberty Square by the occupation. Despite high spirits among the protesters and no incidents of violence or vandalism, NYPD officers arrested numerous people. Pepper spray and batons were also deployed. PHOTO: Jen Ross
Foley Square, 5 de octobre, 2011.  Photographie : Jen Ross

S’il y a une chose que je sais, c’est qu’1 % des gens aiment la crise.

Quand le peuple est paniqué et désespéré et que personne ne semble trouver de solutions pour résoudre les problèmes, c’est le temps idéal pour imposer leur liste de souhaits politiques pro-entreprises : privatiser l’éducation et la sécurité sociale, réduire les services publics, se débarrasser des dernières contraintes pesant sur le pouvoir des entreprises.

Une seule chose peut stopper cette tactique, et heureusement, c’est une très grande chose : les 99 %.

Et ces 99 % prennent possession de la rue Madison à Madrid pour dire : « Non. Nous ne voulons pas payer pour votre crise. » Ce slogan a commencé en Italie en 2008. Il s’est propagé en Grèce, en France et en Irlande et finalement a poursuivi son chemin jusqu’à  l’endroit où la crise a débuté. « Pourquoi protestent-ils ? » s’interrogent les experts déconcertés à la télévision. Pendant ce temps, le reste du monde leur demande : « Comment se fait-il que vous ayez mis autant de temps à réagir ? » Nous nous sommes demandés quand vous alliez enfin vous montrer. « Et la plupart disent : « Bienvenue ! »

De nombreuses personnes ont fait un parallèle entre l’occupation de Wall Street et le mouvement antimondialisation qui a attiré l’attention du monde à Seattle en 1999. Ça a été la dernière fois qu’un mouvement décentralisé de la jeunesse s’en est pris au pouvoir des entreprises. Et je suis fière d’avoir fait partie de ce que l’on a appelé : « Le mouvement des mouvements. »

Mais il y a aussi des différences importantes. Par exemple, nous avons choisi des sommets comme cibles : l’Organisation Mondiale du Commerce, Le Fond Monétaire International, le G8. Les sommets sont transitoires par leur nature, ils ne durent qu’une semaine. Cela nous rend éphémères également. Nous sommes apparus, avons fait la Une des journaux puis avons disparu. Et dans la frénésie d’hyper patriotisme et de militarisme qui a suivi les attaques du 11 septembre, cela a été facile de nous balayer complètement, du moins en Amérique du Nord.

« Occupons Wall Street, par contre, a choisi une cible fixe. Et vous n’avez pas indiqué de date finale à votre présence ici. C’est sage. C’est seulement en restant sur place que vous pourrez  vous enraciner et grandir. C’est crucial. C’est un fait de l’ère de l’information que trop de mouvements poussent comme de magnifiques fleurs mais meurent rapidement. C’est parce qu’ils n’ont pas de racines. Et ils n’ont pas de plans à long terme sur la manière de durer. Ainsi, quand les tempêtes arrivent, ils sont emportés.

Être transversal et profondément démocratique est formidable. Ces principes sont compatibles avec le difficile labeur de construire des  structures et des institutions suffisamment vigoureuses pour résister aux tempêtes. J’ai confiance et je pense que c’est ce qui arrivera.

Autre chose qui fait que ce mouvement est dans le vrai : vous vous êtes engagés dans la non-violence. Vous avez refusé de donner aux media les images de fenêtres brisées et de combats de rues dont ils ont si désespérément besoin. Et cette formidable discipline a démontré, encore et encore, que l’histoire a été la scandaleuse et gratuite brutalité de la police. Brutalité dont nous avons été encore plus témoins dans la nuit de mercredi. Pendant ce temps, la sympathie pour ce mouvement augmente de jour en jour. Plus de sagesse. Mais la plus grande différence par rapport à la décennie passée est qu’en 1999, nous parlions du capitalisme comme ayant atteint le sommet d’un frénétique boom économique. Le chômage était bas, les portefeuilles boursiers grossissaient. Les média étaient saouls d’argent facile. Tout concernait la création d’entreprises, pas les faillites.

Nous montrions du doigt que derrière la frénésie, la dérégulation serait le prix à payer. C’était préjudiciable aux conditions de travail et à l’environnement. Les entreprises devenaient plus puissantes que les gouvernements et c’était préjudiciable à la démocratie. Mais pour être honnête avec vous, pendant les temps prospères, accepter un système économique basé sur l’avidité était une idée inculquée, du moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, chacun peut se rendre compte que le système est profondément injuste et devient incontrôlable. L’avidité effrénée a saccagé l’économie globale. Et elle saccage le monde naturel tout autant. Nous surexploitons nos océans, polluons notre eau en réalisant des fractures hydrauliques et des forages en eaux profondes, nous tournant vers les formes d’énergies les plus polluantes de la planète, comme les sables bitumineux d’Alberta. L’atmosphère ne peut pas absorber la quantité de carbone que nous relâchons, créant un dangereux risque de réchauffement climatique. Les nouvelles donnes sont les catastrophes en série : économiques et écologiques.

Voilà les aspects de la situation.  Ils sont si flagrants, si évidents, que c’est un peu plus facile qu’en 1999 d’obtenir l’adhésion du public, et de lancer un mouvement rapidement.

Nous savons tous, ou du moins avons le sentiment, que le monde est bouleversé : nous agissons comme si il n’y avait pas de fin à ce qui est en réalité limité – les énergies fossiles et la couche atmosphérique pour absorber leurs émissions. Et nous agissons comme si il y avait des limites strictes et inamovibles à ce qui est en fait abondant- les ressources financières pour construire le genre de société dont nous avons besoin.

Notre tâche actuelle est de changer cette situation : défier cette fausse pénurie. Insister et démontrer que nous sommes capables de construire une société décente et solidaire – et dans le même temps, respecter les vraies limites que notre Terre peut supporter.

Le changement climatique suppose que nous devons agir dans un certain délai. Cette fois, notre mouvement ne peut être distrait, divisé, épuisé ou balayer par les événements. Cette fois, nous devons réussir. Et je ne parle pas de la régulation des banques ou de l’augmentation des taxes pour les riches, même si c’est important.

Je parle des changements sous-jacents de valeurs qui gouvernent notre société. C’est difficile d’accorder de l’importance à la demande amicale d’un simple media et c’est aussi difficile d’imaginer comment le faire. Mais ce n’est pas moins urgent parce que difficile.

C’est tout cela que je constate en observant ce mouvement sur cette place. En un sens, vous vous nourrissez les uns les autres, vous vous gardez au chaud les uns contre les autres, partageant les informations librement,  dispensant des soins médicaux, pratiquant des classes de méditation et de formation à l’autonomisation. Mon slogan préféré est : « Je prends soin de vous. » Dans une culture qui incite les gens à éviter le regard d’autrui, à dire « Laissez-les mourir », c’est une déclaration profonde et radicale.

Nous avons engagé un combat contre les plus puissantes forces économiques et politiques de la planète. C’est effrayant. Et quand ce mouvement deviendra de plus en plus fort, ce sera encore plus effrayant. Soyez toujours conscients qu’il y aura une tentation de s’en prendre à une cible plus petite – comme par exemple la personne à côté de vous. Ne céder pas à cette tentation. Cette fois, conduisons-nous les uns les autres comme si nous devions lutter pendant de nombreuses années. Car la lutte qui nous attend ne demandera rien de moins.

Considérons ce magnifique mouvement comme si c’était la chose la plus importante au monde. Parce que c’est ce qu’il est vraiment.


par Naomi Klein

discours presenté le 6 octobre
à Liberty Square


traduit par Thierry Bouchy

Cet article est également disponible en : Anglais, Espagnol, Arabe, Turc

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